vendredi, 15 juin 2012

A la rencontre des électeurs en France

Le dilemme des électeurs pour le second tour des législatives

Entre les deux tours, une partie des électeurs ont perdu leur candidat.

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Devant aujourd’hui choisir entre des personnalités de camps adverses ou l’abstention, beaucoup balancent encore.

Nos reporters sont allés à leur rencontre à Marseille, Vernon (Eure), dans le Béarn, le Gard et le Vaucluse.

 
 

À Marseille, le « cas Andrieux » pousse des électeurs de l’UMP vers le FN

Le local est situé avenue de La Rose, dans le 13e arrondissement de Marseille, au cœur de la 3e circonscription des Bouches-du-Rhône. Quelques adhérents de l’UMP y sont réunis autour de leur candidate, Nora Preziosi, éliminée dès le premier tour. Issue de ces « quartiers Nord » où la gauche domine traditionnellement grâce aux voix des grandes cités HLM, elle a réuni 20,21 % des suffrages. Insuffisant pour se maintenir face au représentant du Front national, Stéphane Ravier, arrivé en tête avec 29,87 %, qui sera opposé à la socialiste Sylvie Andrieux (29,80 %), députée depuis 1997. La battue n’a pas donné de consigne. « Les gens sont assez grands pour savoir ce qu’ils ont à faire », commente Marcel Étienne.

Ami de longue date de Nora Preziosi, ce quinquagénaire fut son directeur de campagne en 2007. Aujourd’hui, il se définit comme un « militant de base » . Et un électeur indécis. « Il y a des chances pour que je me détermine dans l’isoloir, glisse-t-il. La seule chose dont je suis sûr, c’est que je ne voterai pas Andrieux. » Ce n’est pas tant qu’un bulletin socialiste lui brûlerait les doigts : passé par la Ligue communiste révolutionnaire, il a fêté la victoire de François Mitterrand et fait partie de l’équipe de Robert Vigouroux, le dernier maire de gauche de la ville, avant d’être séduit par le sarkozysme. Mais « le cas Andrieux est quand même très particulier », poursuit-il.

Accusée d’avoir détourné 750 000 € de fonds publics en les attribuant à des associations fictives, cette fille d’un notable du defferisme, Antoine Andrieux, a été renvoyée en correctionnelle juste avant le premier tour et son investiture lui a été retirée in extremis par le Parti socialiste. « Monsieur Ravier, lui, n’a volé personne », ajoute Marcel Étienne. De là à le choisir dimanche… « J’ai plein d’amis qui vont le faire, reconnaît-il. Le Front national de Marine Le Pen n’est plus celui de Jean-Marie Le Pen. Mais je suis encore bloqué par rapport à cette idée. » Assise à côté de lui, Nadia Hassouni, elle, franchira le pas. Pour la première fois, sans état d’âme et sans s’en cacher. « J’ai même demandé à tenir un bureau de vote pour le FN », insiste-t-elle.

Cette jeune femme aux origines algériennes connaît les « quartiers » de l’intérieur. « Je suis révoltée et scandalisée par ce que je vois », assène-t-elle. À l’écouter, le « système Andrieux » relève de l’assistanat et du clientélisme : « Je ne veux pas cautionner une femme qui a fait du mal avec l’argent de nos impôts et qui paye des scooters à des jeunes pour acheter leurs voix. » Fatna Anzaoui, autre électrice de l’UMP va, elle aussi, voter à l’extrême droite pour la première fois de sa vie ce dimanche. « Je l’ai décidé dès l’annonce des résultats du premier tour. Ce ne sera pas un vote Front national. Je ne partage pas ses idées, ni ses convictions. C’est un vote anti-Andrieux. »

Dans l’Eure, les socialistes se sentent pris au piège

C’est jour de marché sur la place du Général-de-Gaulle à Vernon. Fleuristes et fromagers se disputent les faveurs des touristes américains venus visiter la maison de Claude Monet à Giverny, de l’autre côté de la Seine. À quatre jours du second tour des élections législatives, la campagne devrait battre son plein dans cette commune de 26 000 habitants, porte de la Normandie abritée au cœur d’un écrin verdoyant d’arbres et d’herbes folles. Mais il n’en est rien. Pas un militant pour tracter. Pas un candidat pour serrer des mains. Le sort de la 5e circonscription de l’Eure semble acté depuis dimanche dernier. Le député UMP sortant Franck Gilard devrait être confortablement réélu face au FN Jean-Michel Dubois.

« C’est un immense gâchis », souffle dépité Bernard Patin, militant PS à Vernon. Au premier tour, il s’est prononcé en faveur d’Hélène Ségura, adjointe à la mairie et candidate socialiste dissidente face à l’écologiste Jérôme Bourlet de La Vallée, investi par « le national ». Il ne voulait pas de ce « parachuté » de la 4e circonscription voisine. De nombreux élus de la commune non plus. Une troisième protagoniste a achevé de troubler le jeu : Anne Mansouret, mère de Tristane Banon et élue PS du Conseil régional de Basse-Normandie. Une forte personnalité à la notoriété construite au gré des entrefilets de l’affaire DSK.

Les électeurs de gauche se sont dès lors partagés entre les trois candidats, sans pouvoir en qualifier un seul pour le second tour. Aujourd’hui, ils ont le choix entre l’UMP, l’abstention et le vote blanc. Les prises de position de Franck Gilard, membre de la droite populaire, dérangent. « Le bonhomme soutient les mêmes thèses que le Front national », déplore Bernard Patin. Il ira pourtant voter « à contrecœur » en faveur du député sortant. « Les parois entre FN et UMP sont assez fragiles comme ça, je veux mettre des sacs de sable sur la digue pour qu’elle ne cède pas. »

Ce geste, Denis Collonniers, éducateur spécialisé dans un village voisin, n’y est pas prêt. « La discipline républicaine, j’ai déjà donné. Les positions de Gilard sont trop éloignées des miennes et ce n’est pas quelqu’un pour qui j’ai beaucoup de respect. » À 53 ans, il se prépare donc à s’abstenir pour la première fois. « De toute façon, Gilard sera largement élu… » , philosophe Patricia, qui compte elle aussi s’abstenir. Comme de nombreuses personnes dans la région, cette quarantenaire se trouve en phase de reconversion après avoir travaillé vingt années durant dans des usines dont l’activité décline petit à petit. « Les gens sont perdus » , analyse Philippe Brossel, ingénieur retraité de l’aéronautique ayant voté PS. Lui aussi balance entre un front anti-FN et le vote blanc. « Le choix va être dur » , soupire-t-il.

En Béarn, les électeurs de droite hésitent à voter MoDem

Dans la 4e circonscription des Pyrénées-Atlantiques, le deuxième tour oppose le socialiste François Maïtia et le député sortant du MoDem, Jean Lassalle. Orphelin de leur candidat UMP, Marc Oxibar, les électeurs de droite sont « déboussolés » . « Je n’ai pas encore choisi mon cheval pour le deuxième tour » , avoue ainsi Christian, 40 ans, patron d’une entreprise de bâtiment dans cette circonscription, encore profondément affecté par la défaite de « son » candidat, qui n’a recueilli que 17,63 % des voix au 1er tour. 

Le secrétaire départemental de l’UMP a pourtant appelé ses électeurs à voter pour Jean Lassalle. Mais cela ne passe pas toujours. « François Bayrou a assassiné Nicolas Sarkozy en déclarant qu’il voterait pour François Hollande à la présidentielle » , fustige Christian, 62 ans, retraité, ancien dirigeant d’une entreprise de menuiserie dans le petit village d’Espes Undurein. « La mort dans l’âme » , en « militant discipliné » , il glissera quand même le bulletin du centriste dans l’urne. 

« En clair, je suis obligé de voter à gauche, puisque le MoDem est à gauche désormais » , s’agace-t-il. Ce matin encore, tourmenté par cette situation politique, il en discutait avec son ami Julien, 60 ans, un ancien restaurateur. « Dimanche dernier, sur le coup de la colère, j’avais envie de voter socialiste » , confie ce dernier. Selon eux, la majorité des sympathisants de l’UMP voteront blanc. D’autant que dans la presse locale, le secrétaire départemental du MoDem, Michel Veunac, a jeté un nouveau trouble en attaquant le patron local de l’UMP, Max Brisson…

D’autres électeurs sont tout aussi perplexes : ceux dont les voix étaient allées à la nationaliste basque Anita Lopepe (6,80 %). Allande, un agriculteur de 35 ans d’Espes Undurein, qui a opté pour François Hollande au deuxième tour de la présidentielle, veut rester chez lui. « J’en ai assez des promesses non tenues à gauche comme à droite quant à la reconnaissance institutionnelle du Pays basque » , explique-t-il.

Dans le Vaucluse, le « vote utile » le dispute au « vote du cœur »

Dans la 3e circonscription du Vaucluse, une triangulaire oppose Marion Maréchal-Le Pen (Front national), Jean-Michel Ferrand (UMP) et Catherine Arkilovitch (PS). Particularité : la socialiste s’est maintenue, malgré l’appel de son parti à se désister pour le député sortant UMP. De quoi déboussoler les électeurs de gauche. 

Dans ce territoire très ancré à droite, Marion Maréchal-Le Pen, 22 ans, a de fortes chances d’être élue et de devenir la benjamine de la future Assemblée nationale. La très médiatisée candidate du Front national est arrivée en tête du premier tour avec 34,63 % des suffrages, devant le député sortant UMP Jean-Michel Ferrand (30,03 %), qui brigue un sixième mandat. Mais avec 21,98 % des voix, la candidate socialiste Catherine Arkilovitch a fait naître l’espoir de voir la gauche accéder au second tour, pour la première fois depuis 2002.

« Faut-il voter PS alors que cela risque de ne pas être efficace, choisir le candidat de la droite populaire pour barrer la route au Front national alors que dans quelques années leurs partis auront fusionné, ou s’abstenir ? » , s’interroge Frédéric Soula, 23 ans. Cet étudiant, qui milite pour le parti communiste, ne sait pas quoi faire. Le même dilemme a traversé le duo de candidats socialistes. Après la décision de Catherine Arkilovitch, son suppléant, Roland Davau, a choisi « à contrecœur » d’appeler à voter pour le candidat de l’UMP. 

« Je combats ce député arrogant depuis des années. Mais le risque est trop grand de voir notre territoire stigmatisé pour avoir élu un membre du FN. » Sa décision est aussi le fruit d’une analyse que partage Roger Martin, Front de gauche éliminé avec 7,7 % des voix : « Une étude minutieuse des résultats du premier tour montre que la petite fille de Jean-Marie Le Pen a encore des réserves de voix. Ce serait ouvrir la boîte de Pandore pour les élections municipales. »

Mais chez les militants, c’est l’incompréhension. « On a passé dix semaines à tracter, à faire campagne, et là il faudrait voter pour Ferrand ? » , demande Bruno Verdi, 48 ans, postier. « On a voté Chirac en 2002 pour faire barrage à Le Pen et on s’est fait avoir. Aujourd’hui, fini, je vote selon mes convictions. » Il ajoute pourtant : « J’aurais hésité si le candidat UMP était de la droite ‘‘light’’mais là, il représente la droite populaire la plus dure » Même analyse pour Farid Faryssy, 33 ans, avocat, premier adjoint au maire PS de Carpentras. « Depuis des années, on vote pour Jean-Michel Ferrand en se pinçant le nez face à des candidats frontistes. C’est avec des compromissions comme ça que l’on fait le lit de l’extrême droite. »  

Du côté du FN, on ne pavoise pas, loin de là. « La socialiste peut l’emporter » , estime Maxime Ango, directeur de campagne de Marion Maréchal-Le Pen. « Il ne faut pas croire que les électeurs suivent les consignes des appareils des partis » , renchérit Benoît, 35 ans, professeur d’histoire. De droite comme de gauche, tous estiment que la clé du vote réside dans les 37,53 % d’abstentionnistes du premier tour.

Le Gard a de moins en moins d’états d’âme

Dans la 2e circonscription du Gard, l’avocat Gilbert Collard, candidat du Front national, est arrivé en tête du premier tour avec plus de 34 % des suffrages. Ce qui le met en bonne posture dans la triangulaire qui l’oppose à la candidate locale du Parti socialiste Katy Guyot (32,87 %), et à Étienne Mourrut, député sortant UMP (23,89 %). Christelle, 45 ans, et Laurent, 47 ans, couple de commerçants qui gèrent une rôtisserie ambulante sur les marchés du Gard, électeurs de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, sont bien décidés à lui apporter leur suffrage.

« Les étrangers en France ne nous dérangent pas mais il faut faire quelque chose contre la racaille. On en a marre » , lancent-ils. Comme eux, ils sont de plus en plus nombreux à faire montre d’une attitude décomplexée vis-à-vis du Front national dans cette circonscription très rurale. « Les jeunes d’ici disent clairement que cela ne les dérange pas de voter FN. Ils ne regardent pas le programme. Ils disent qu’ils en ont ras le bol des Arabes » , déplore Bertrand Guyot, 26 ans, enseignant au collège de Vauvert, fils de la candidate socialiste.

« Ici, la droite s’est abandonnée aux thèses frontistes. Au lieu de rassembler, elle montre du doigt. Elle a libéré la parole. D’autant plus qu’on est loin de Paris. Les gens ont tendance à se sentir abandonnés de tous » , souligne Jean Denat, directeur de campagne de Katy Guyot, conseiller général du canton de Vauvert, président du groupe socialiste au conseil général du Gard. L’élu, proche de Manuel Valls lors de la primaire socialiste, accueillera ce matin le ministre de l’intérieur venu soutenir la candidate socialiste. 

Chez les électeurs « traditionnels » de l’UMP, les avis sont partagés. Sans états d’âme, certains affirment qu’ils voteront pour le candidat du Front national. « J’étais pour Mourrut au premier tour, mais là je vais aller vers Collard car il a des chances de gagner » , lance ce commerçant de Vauvert. D’autres rechignent à l’idée de fournir un marchepied au Front national, sans pour autant se résoudre à donner un coup de pouce au candidat de gauche. « C’est difficile de franchir le pas. Voter PS, c’est faire un appel d’air pour tous les sans-papiers. Beaucoup d’électeurs UMP se sont abstenus en pensant qu’Étienne Mourrut serait largement en tête. Alors j’espère qu’ils vont se mobiliser pour le second tour » , estime Dominique, 50 ans, commerçant dans le textile, qui vote traditionnellement pour l’UMP. 

Au sein même des militants du parti, certains se posent des questions. « Je ne veux pas cautionner Collard. Mais je veux faire barrage au PS pour que cela ne leur fasse pas un siège de plus. C’est compliqué ! À Paris, les gens ne se rendent pas compte des problèmes auxquels nous faisons face. Les gens en ont marre de l’immigration de masse » , estime Albert Panaguaia, retraité du Commissariat à l’énergie atomique, qui s’occupe du local de campagne du candidat UMP. 

La plupart vont faire bloc derrière le candidat UMP. « Nous sommes contre le Front républicain. Je ne me pose pas la question de savoir si cela peut contribuer à faire élire le FN. Je suis persuadé qu’Étienne Mourrut va gagner » , estime Julien Plantier, 26 ans, étudiant en droit, responsable des Jeunes de l’UMP dans le Gard. De droite comme de gauche, les militants se tournent maintenant vers les abstentionnistes, qui représentaient 36,6 % des inscrits dans cette circonscription.

Merci à Simianais

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