lundi, 09 avril 2012

Le parler marseillais gangréné par le langage de la "diver-cité"

Le nouveau dico du parler marseillais

Ho, les gadjo ! Après ce que Mandanda a dit dans le journal, qu'on est une équipe de quiches, que ça poucave dans les vestiaires, les Parisiens, ils vont nous mettre un de ces steaks, ce soir, meskin ! En plus, avec Ayew qui s'est maravé et qui joue avec l'épaule de travers, on va se faire casser les reins par ces mangeurs du PSG qui vont nous mettre la hagal. Pfft ! Y'en a marre de clasher tous les matches contre cette équipe de payots, qui se gave avec les dollars de l'émir, et qui chtanque tous les joueurs du mercato. Alors ce soir, il faut être chtarbé pour aller se faire doucher dans le virage, parce que s'est sûr, on va se faire tarpin bouiaver. Sauf si on leur met des cricks. Ché !

Vous n'avez rien compris au texte qui précède ? C'est normal : c'est que vous avez plus de 25 ans. Alors consultez le lexique, ci-dessous. Car le marseillais que l'on parle aujourd'hui à la récré et dans les virages du Vélodrome n'à plus rien à voir avec plus la tchatche de Pagnol ; ni même avec le "Mia" des rappeurs d'IAM. À l'heure où "cagole" et "cacou" s'institutionnalisent en faisant leur entrée dans le Petit Robert, les minots réinventent la tchatche marseillaise, en s'inspirant du foot, du rap et du net.

"La nouveauté, c'est que ce vocabulaire, souvent né dans les cités, se diffuse largement chez les ados de tous les milieux, et même chez les adultes influencés par la mode du jeunisme. Aujourd'hui, le parler des quartiers nord s'entend jusque dans les facs aixoises !", constate le linguiste Méderic Gasquet-Cyrius. Le mot "rhéné" (bidon) en est le parfait exemple. Véritable mystère étymologique -vient-il de l'arabe, du comorien, du gitan, ou plus probablement d'une défaite cuisante du stade Rennais contre OM ? - "rhéné s'est d'abord entendu dans les quartiers, puis a été utilisé au second degré, pour se moquer de l'accent des cités. Aujourd'hui tous les jeunes l'ont intégré et l'emploient couramment", note le linguiste.

"Le parler marseillais évolue très vite"

Le même processus est en cours avec le mot "tarpin" (beaucoup, très), ou l'expression "gratter l'amitié" (se livrer à toutes bassesses pour s'intégrer au groupe), dont l'emploi se généralise dans tous les collèges de Marseille et des alentours. D'ailleurs, comme l'observe l'écrivain Serge Scotto, "le parler marseillais qui autrefois variait d'un quartier à un autre, est devenu générationnel et évolue très vite". Raison pour laquelle, dans ses romans, l'auteur choisit désormais le vocabulaire de ses personnages en fonction de leur âge, plus que de leur milieu social ou de leur quartier.

Au bar ou dans la rue, certaines locutions naguère très répandues, comme le mystérieux "adieu Botte !" (de l'occitan "boti", nigaud ?) ne s'entendent plus que dans la bouche des anciens. Mais il arrive aussi que des expressions refassent surface, comme l'intraduisible "one again a fly" ("encore un pastis ?.."). Ce standard des années 80 qui avait sombré dans l'oubli, réapparaît depuis peu... dans les maternelles !

Pour Médéric Gasquet-Cyrius, "l'émergence des nouvelles expressions est la preuve que le français de Marseille reste un parler vivant", en constante évolution depuis le XVIe siècle, où le parler marseillais est d'abord du français largement influencé par le provençal. "Jusqu'aux années 1830, il y a interpénétration entre les deux langues. L'accent marseillais porte la forte marque de l'accent provençal."

Plus belle la vie ne vaincra pas !

Puis, au XXe, ce parler s'enrichit des vagues d'immigration successives : l'italien apporte son accent tonique sur la pénultième, le pied-noir et l'arabe introduisent un nouveau vocabulaire ("kawa", "aouf", "tchache", "brêle" (un âne en arabe), "zarma", "miskin"). "Bizarrement l'espagnol, le portuguais, l'arménien, le turc et même le corse n'ont pas laissé de traces verbales à Marseille ou très peu, dans un cadre strictement communautaire", observe le linguiste. À noter que l'accent marseillais lui aussi évolue : la palatalisation des consonnes, qui existaient déjà en provençal ("tch" et "dje") se renforce aujourd'hui par le parler des cités, notamment sous l'influence du rap.

Alors même si vous avez du mal à comprendre votre nimbus, il faut s'en réjouir : les dialogues aseptisés de la série Plus Belle La Vie n'auront pas le dernier mot à Marseille. Et il suffit de changer de département pour s'en rendre compte. "Jusqu'à mes 30 ans, j'ai cru que je parlais le français, raconte Serge Scotto. C'est quand je suis monté à Paris pour discuter avec des éditeurs que j'ai réalisé que chaler, degun, engatse, mallon et ensuqué, ça ne se comprend qu'en marseillais". Chè !

Voici un extrait du "Schpountz", le vrai Marseille !

La Provence le 9 avril 2012

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