C'est un argument volontiers avancé au PS pour relativiser le poids de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages : si le candidat du Front de gauche est fort, ce serait avant tout à cause de la faiblesse des autres représentants de la "gauche de la gauche". L'effet de concentration, indéniable, créerait en somme un effet d'optique, illusoire. Est-ce si simple ?
Tout d'abord, de quel "poids" parle-t-on ? Sur ce point, les instituts divergent. S'ils s'accordent pour pointer une nette progression de Jean-Luc Mélenchon depuis fin novembre 2011, tous ne le situent pas aujourd'hui au même niveau.
Si l'on fait la moyenne des intentions de vote mesurées au cours de la semaine écoulée, Jean-Luc Mélenchon recueillerait 13 % des voix au premier tour. En ajoutant les scores de Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) et de Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste), dont la plupart des instituts de sondage estiment qu'ils ne dépasseront pas 1 % des voix à eux deux, cela signifierait que la "gauche de la gauche" concentrerait environ 14 % des suffrages exprimés au soir du 22 avril.
Un tel niveau n'a rien d'exceptionnel. En 1995, Robert Hue (PCF) et Arlette Laguiller (LO) avaient totalisé 13,9% des voix. En 2002, Olivier Besancenot (LCR), Daniel Gluckstein (Parti des travailleurs) et Robert Hue avaient rassemblé 13,8 % des suffrages.
Seuls les résultats de la présidentielle de 2007 peuvent accréditer la thèse selon laquelle la gauche radicale atteint aujourd'hui un niveau anormalement élevé. Mais la réalité est plutôt qu'elle se situait, à l'époque, à un niveau exceptionnellement bas (8,9 %). L'effet "vote utile", réplique à cinq années de distance du choc du 21 avril 2002, a incité beaucoup d'électeurs à voter au premier tour pour Ségolène Royal plutôt que pour Olivier Besancenot, José Bové, Marie-George Buffet et Arlette Laguiller. D'où le score particulièrement faible de ces trois candidats au soir du 22 avril 2007.
S'il est une nouveauté, elle est en fait ailleurs. En 2002 et 2007, le poids des candidats non communistes a été prépondérant au sein de la gauche radicale. Dans les deux cas, ils ont pesé quatre fois plus que le candidat du PCF. Cette année, le rapport est complètement inversé : Jean-Luc Mélenchon, que le PCF a décidé de soutenir plutôt que de présenter un candidat issu de ses rangs, pèse dix fois plus à lui tout seul que Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, qui se présentent l'un et l'autre pour la première fois.
Là est en fait la vraie rupture. En 1995, le candidat communiste réalisait à lui tout seul plus de la moitié des voix obtenues par la gauche de la gauche. En 2002 et en 2007, les candidats non communistes, notamment les représentants des deux principales formations trotskistes, avaient totalement éclipsé les candidats du PCF.
Ce qui se passe cette année témoigne en réalité d'une "profonde recomposition du rapport de force à la gauche du PS", selon l'expression d'Edouard Lecerf, directeur général de TNS-Sofres. L'on peut y voir un prolongement autant qu'un retour en arrière. Un prolongement dans la mesure où les scores calamiteux réalisés par Robert Hue puis Marie-George Buffet aux deux présidentielles précédentes expliquent en partie la décision prise cette fois par le PCF de ne pas présenter l'un des siens. Un retour en arrière dans la mesure où, compte tenu de son soutien à Jean-Luc Mélenchon, le PCF pourra se prévaloir d'avoir refermé la parenthèse ouverte en 2002 en renouant avec l'époque où les candidats trotskistes ne pesaient qu'à la marge dans le total des voix réalisés par la gauche de la gauche.


Imprimer



- lepoint.fr Publié le 28/03/2012
- lepoint.fr Publié le 28/03/2012 à 11:26
